10 novembre 2005

Mon héritage, et apprendre à faire avec

Dans notre vie, on a affaire à deux sortes d’héritage : celui véhiculé par la société à laquelle on appartient et celui issu de notre éducation familiale. Que cela soit l’une ou l’autre (ou les deux) qui pose(nt) problème, on n’y peut rien : il faut faire avec.


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Le premier de mes “héritages” provient donc de la civilisation au sein de laquelle j’ai vu le jour (jolie phrase, non ?). J’appartiens à la société qualifiée d’« occidentale ». Cette société a deux branches fondatrices : la civilisation gréco-romaine et la religion judéo-chrétienne.


Lorsque l’on étudie la civilisation hellénistique (pour cela, je vous renvoie à vos livres d’Histoire de Seconde), on se rend compte de l’omniprésence d’un concept : celui de l’équilibre. Le monde organisé, qui s’oppose au chaos, est régi par un certain nombres de lois obéissant toutes à cette idée d’équilibre. Ils n’avaient pas tort. La physique n’a eu de cesse de le prouver à maintes et maintes fois, par les travaux de Galilée, Kepler ou Newton. Avec le principe de la relativité par exemple (la fameuse formule E = m c2), Einstein a montré que ce qui n’était pas énergie (E) est matière (m) et vice versa (pour rappel, c est la vitesse de la lumière dans le vide, soit à peu plus d’un milliard de km/h). Ce concept, nous l’appliquons au quotidien, sans s’en rendre compte. Bien sûr, ce n’est pas au niveau des atomes. Ce principe d’équilibre se retrouve surtout dans l’idée de la chance. Lorsque qu’une personne est bénéficiaire d’un énorme coup de bol, il peut avoir deux réactions :

  • soit il se dit que « c’est trop beau » et que fatalement, un sale coup va lui retomber sur le coin de la figure. C’est plutôt mon cas.
  • soit il considère qu’il a déjà payé son dû et qu’après tout, il est normal d’avoir un peu droit à une chance qui lui a été refusée par le passé. Dans notre société où l’on se considère plus créditeur que débiteur, je pense que c’est cette réaction qui est la plus observée.

Quoi qu’il en soit, l’idée d’équilibre est omniprésente. Pour les anciens Grecs, avoir de la chance ne manquerait pas d’attirer le courroux des dieux (dont, dans la mythologie grecque, le sentiment le plus partagé bien la jalousie). Pour s’éviter ce courroux, les offrandes pouvaient constituer une bonne solution : lorsque la récolte ou la chasse a été bonne, on remercie les dieux mais surtout, on évite de s’attirer leur jalousie.

Je suis arrivé à ces considérations à l’aide de deux conversations totalement différentes. La première était avec mon père. Je lui parlais du personnage de Match Point (voir le message « Le hasard, celui qui provoque le mal qui est en nous » sur mon second blog où j’en parle assez longuement). Pour mon père, ce type de personnage n’est pas certain de s’en sortir (il a eu un énorme coup de bol qui lui a permis de le disculper entièrement d’un meurtre qu’il a commis), même sur le long terme. À cause de cette idée d’équilibre, inconsciemment ou non, il provoquera sa perte. L’autre conversation, je l’ai eu avec Fabien (un contact de rezo.g avec qui j’ai bu un verre ce dimanche à Saint-Michel) qui m’a désigné — très justement d’ailleurs — la situation où l’individu est perçuadé d’“avoir fait ses offrandes aux dieux”, d’avoir déjà payé pour ce coup de bol. Avec le recul (et en comptant sur le cynisme absolu du film de Woody Allen), je pense que le personnage de Match Point est de ceux-là.

Moi, je ne me considère pas comme créditeur, je ne pense pas avoir déjà payé. Je me rappelle très distinctement que lorsque ma relation avec Manu a débuté, je lui ai dit quelque chose dans le genre : « Je pense que c’est trop beau. Du coup, j’ai peur que quelque chose de terrible se produise », toujours pour cette histoire d’équilibre. Peut-être alors qu’inconsciemment, j’ai agi à l’encontre de notre relation (ce que Manu appelait de l’« autodestruction »). Je pense que ma psychothérapie devrait m’en dire plus dessus…


MoïseLa pensée grecque se distingue par cette idée de la conception juive du monde, conception qui s’est transmise par les religions chrétiennes. Pour les anciens Juifs, on était soumis à la loi de Dieu (dictée par les Dix Commandements). L’Homme naît fautif, coupable. Ce sera à lui de “faire ses preuves”, prouver qu’il est bon. Le concept chrétien est similaire (seule Marie est née immaculée). Que notre société a-t-elle gardé de ces idées ? Ni plus, ni moins que la notion de culpabilité. Ce sentiment peut à l’instar de la volonté d’équilibre faire des ravages dans la vie. Il est constant lorsque l’on est dépressif (je parle en connaissance de cause). Donnons un exemple parmi tant d’autre : alors que mon arrêt-maladie se prolonge, Clément, pour plaisanter, m’envoie un mail disant que je commençais à « coûter cher à l’IGN ». Au lieu d’y voir une simple plaisanterie — qui avec le recul a le mérite de montrer qu’il prend de mes nouvelles —, je me dis que ça faisait plus de quatre semaines que je continuais à percevoir mon salaire alors que je restais chez moi, à essayer de faire quelque chose de mes journées. De dire que le mail de Clément est responsable du sentiment de culpabilité que j’en ai ressenti serait faux. Ce sentiment, je l’avais déjà en moi. Le mail s’est juste contenté de le “mettre en avant-plan”, de l’exprimer. On ne culpabilise pas une personne qui ne possède pas en elle déjà le sentiment de culpabilité.

Quoi qu’il en soit, j’apprends à faire avec, avec l’aide de ma psy, par exemple.


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L’autre héritage a encore une fois joué en ma défaveur, pas plus tard qu’il y a une dizaine de jours (je vous renvoie pour cela au message du 28 octobre, « Anesthésié » et ses commentaires, sans quoi vous risquez de ne pas y comprendre grand’ chose). Manu, à la lecture (et la vision de la photo surtout), réagit au quart de tour — c’est ce qui le caractérise, mais ça fait partie de son charme — et laisse un message disant que je n’avais pas le droit d’interpréter les photos de son blog. En fait, ce n’est pas ce que j’ai exprimé à travers ce message et je remercie Andrew pour avoir laissé un commentaire qui met le doigt dessus. Au lieu de lever l’ambiguïté du message en précisant qu’il ne s’agissait pas d’une interprétation, je suis parti dans un commentaire polémique sur le droit qu’on a à interpréter. Ça n’a servi qu’à un dialogue de sourd au téléphone avec Manu où c’était à qui en placerait le plus, le plus fort. Bref, au lieu de faire comme Andrew suggérait de faire — lever l’ambiguïté —, j’ai répondu par un commentaire qui conduisait tout droit dans une impasse.

Pourquoi ce commentaire ? C’est là que mon “second” héritage m’a joué un mauvais tour. En y repensant, j’ai agi comme pourrait réagir mon père, c’est-à-dire en polémiquant. Et ce trait-là ne se retrouve pas chez moi uniquement dans ce commentaire. On le retrouve un peu partout, surtout dans les conversations “sérieuses” (de politique, de société, etc.). Manu et Guillaume en ont fait les frais. Dans les deux cas, cela conduit à une impasse. Le premier préfère mettre fin directement à la conversation, le second ne dit rien mais reste crampé sur ses positions (quitte à m’en vouloir pour plusieurs jours).

Il faut rajouter à cela que j’ai le profil “agressif” (dans le cadre de la discussion, il y a quatre attitudes issue de la théorie du comportement : agressif, passif, manipulateur et assertif). Souvent, je vois la discussion comme une joute verbale où j’essaye d’écraser l’autre. Ça me vient du fait que, plus jeune (et même parfois maintenant), j’ai à m’affirmer dans mes choix auprès de mon père. Par exemple, j’ai toujours aimé la science-fiction. Pour mon père, il s’agit de sous-littérature, et il ne manquait pas de me le répéter dès qu’il me voyais plongé dans un livre de SF ou que j’en parlais. J’aurais pu m’en foutre. Je l’ai fait en partie. En partie seulement. Car je tentais souvent de prouver que mes goûts valaient quelque chose et ce n’est pas parce qu’ils ne correspondaient pas aux siens qu’ils étaient inférieurs. Attention, je ne dis pas que mon père trouve mes goûts inférieurs aux siens (quoique…), c’est juste l’idée que je m’en fais. Cela fait partie de mon héritage “familial”. Là encore, il faut faire avec, apprendre à ménager les autres (qui sont pour le coup complètement extérieurs au problème).


Entre cette idée d’équilibre et ce sentiment de culpabilité hérités de la société occidentale et mes propres idées de la communication issues de mon éducation, il y a de quoi faire. Qui a dit que j’étais facile à vivre ?



Bande-son : Lisa Gerrard & Patrick Cassidy – Sailing to Byzantium
Humeur du moment : Fatigué

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